Introduction à la Caravane…
Article écrit par Sarah Duplat, Oumar Diao et Marielle Roux pour la Caravane.
La Caravane intitulée « liberté de circulation
et d’installation pour tous» a eu pour but de rejoindre d’une part, la
rencontre de la Charte Mondiale des Migrants prévue sur l’île de Gorée au
Sénégal ; et d’autre part le Forum Social Mondial[1]
qui s’est tenu à Dakar du 6
au 11 février 2011.
Ce projet a été exclusivement organisé par des
migrants sub-sahariens vivant au Maroc. Cette initiative a ensuite été appuyée
par une association marocaine militante, le FMAS (Forum des Alternatives
Maroc). Cette Caravane a parcouru plus de 4 000 kilomètres à travers trois
pays : Maroc, Mauritanie et Sénégal.
Elle comptait 37 personnes, toutes très actives au
sein de la société civile marocaine. Tous les caravaniers, bien au-delà de
leurs origines, se reconnaissaient dans les valeurs communes qu’ils
défendaient : la liberté de circulation des femmes et des hommes, la
justice sociale, l’abolition des frontières…
Les principaux objectifs de cette caravane étaient
donc de :
· Renforcer les liens entre
marocains et migrants ;
· Retracer la route des
migrants de Rabat jusqu’au Sénégal ;
· Développer l’inter
culturalité entre les peuples ;
· Dénoncer les politiques
migratoires dictées par l’UE ;
· Prôner une libre circulation
des personnes et le droit de s’installer partout où l’on veut.
Cette caravane a été l’occasion de mener de nombreux
débats concernant la question migratoire mais aussi les limites du système
économique actuel, le rôle à jouer de la société civile dans les réformes
politiques… renforçant ainsi la dynamique de groupe. Diverses projections au
cours du voyage jointes aux témoignages poignants de migrants caravaniers ont
également permis de prendre conscience des objectifs de la caravane.
La couverture médiatique de la caravane tout au long
du trajet, à Dakar et au retour à Rabat - France Ô, Le soir, Sud quotidien,
Radio Campus, RFI, Radio Grésivaudan - a permis d’en faire connaître la
dynamique et de diffuser les principes qu’elle défend. Ainsi, diverses
initiatives sont en vue prochainement telles qu’une rencontre avec les migrants
de Rabat et une conférence à l’université de Fès où les outils de diffusion du
groupe de travail de la caravane connaîtront leur première utilité.
Le parcours de la Caravane
La Caravane de la liberté de circulation et
d’installation a parcouru plus de 4 000 kilomètres à travers trois pays :
Maroc, Mauritanie et Sénégal. Elle a quitté Rabat le 28 janvier 2011 pour
arriver sur l’île de Gorée le 2 février. Cinq jours de voyage dont le parcours
se dessine à travers les villes traversées : Rabat, Agadir, Laayoune, Dakhla,
Nouadhibou, Nouakchott, Rosso, Saint-Louis, Dakar, Gorée.
Le voyage...
La Caravane est partie de la gare routière de Rabat,
le vendredi 28 janvier à 7h du matin. Elle était composée de 37
personnes : 14 « migrants », 12 « marocains » et 11
« européens » ; 18 femmes et 19 hommes. Cela nous paraissait
l’équité parfaite. Cependant, en cours de voyage, ces catégories d’origines que
nous avions créées nous ont vite semblées hors de propos et
impertinentes ; nous étions tous des êtres humains, des militants réunis
dans une même caravane : les premières frontières étaient tombées….
« Ca y est, c’est parti. Nous voilà embarqués
dans une grande aventure ! Nous marocains, français, sénégalais,
mauritaniens ; camerounais, guinéens, belges, tchadiens… Embarqués pour un
voyage de plus de 4000 kilomètres à travers l’Afrique ; le Maroc,
la Mauritanie, le Sénégal. Embarqués au cœur du multiculturalisme, du
partage, du militantisme. 5 jours. 5 jours de voyage pour discuter, débattre,
rire, chanter, échanger, apprendre, gouter… Gouter aux saveurs de la
différence, se nourrir de l’Autre. Tous, qui que nous soyons, quoi que nous
faisons, croire. Croire en un même but, croire en nous, en notre force, croire
en l’humanité. Véhiculer dans nos bagages un message d’unité, de pouvoir sur
l’avenir, d’humilité… Un combat que nous avons à mener en commun aussi
différents que nous soyons : un combat pour la justice, pour l’égalité. Un
combat pour l’humanité. Cette caravane, c’est l’échantillon de cette force que
nous sommes, venus de partout pour chercher et trouver des réponses à nos
questions » (Marielle Roux).
La traversée du Maroc et du Sahara Occidental nous a
pris 36 heures avec seulement quelques pauses pour manger et se dégourdir les
jambes. 36 heures pour mieux se connaître, commencer des petits débats sur les
migrations et regarder quelques documentaires. La plupart d’entre nous faisait
partie de la société civile marocaine, que ce soit pour des associations de
droits de l’homme (Organisation Marocaine des Droits de l’Homme/OMDH[2],
Association Marocaine de Droits de l’Homme/AMDH[3],
etc.), de développement (CISS[4],
coopération italienne, IDD[5],
etc.), pour des associations de quartier (à Skhirat, Sale, Nador, Agadir, Fès,
etc.) ou directement en lien avec les migrations (Groupe Antiraciste
D’Accompagnement aux Etrangers et Migrants/GADEM[6],
Conseil des Migrants Maroc, Caritas, Médecins Sans Frontières/MSF[7],
etc.).
Certaines personnes étaient avec nous pour d’autres
raisons : venant de RDC, du Ghana, du Cameroun, du Tchad, d’Afrique du
Sud, ils avaient un jour fait le même parcours que notre Caravane, mais dans
l’autre sens, avec d’autres espoirs et parfois au péril de leur vie. Leurs
témoignages, leurs regards et leurs silences nous ont souvent rappelé le sens
de notre voyage et de notre combat. Merci à eux.
Ces premières 36h ont vus naître ce qui deviendra
l’hymne de la Caravane, un hymne « non-national » :
Ne vivez plus
chez vous comme avant
Ne partez plus
chez vous comme avant
Changez vos
cœurs,
Chassez vos
peurs,
Vivez en
humain nouveau !
C’est aussi lors de ce long trajet que nous avons pu
visionner des documentaires sur les migrations dans le monde et au Maroc :
« Les Etats aux pieds du Mur » ainsi que l’émission Grand Angle
« Pour l’exil et pour le meilleur ». Ces documentaires ont permis
d’apporter une information et un degré de conscience de la réalité des migrants
qui ont alimenté les débats et les réflexions de caravaniers pour tout le reste
du périple.
Le samedi soir, nous sommes arrivés à 20h à la
frontière mauritanienne, soit 2 heures après sa fermeture. Très vite, cette
frontière s’est avérée une véritable épreuve pour notre Caravane, tant
administrative que symbolique. Constituée d’un no man’s land de 5 kilomètres,
elle est minée de toutes parts et traversée uniquement par quelques pistes en
très mauvais état. Son caractère de non droit en fait une zone très dangereuse
fréquentée par des bandits et des membres d’Aqmi. Face à cela, et malgré notre
volonté d’arriver rapidement à Nouadhibou, nous avons préférer dormir sur place
et passer la frontière de jour, le lendemain matin.
« Une barrière se plante devant nous. Nous voilà
arrivés à la frontière. Alors non, on ne peut pas parcourir le monde comme on
le voudrait… Des barrières, des murs qui divisent la terre, qui séparent les
hommes comme si l’on était différent. Comme si certains devaient avoir plus de
droit que d’autres. Les migrations sont aujourd’hui considérées comme un
problème par les pays riches car ils cherchent à les contrôler. Les frontières
ne sont que des outils au service de ce contrôle. Criminaliser ces migrations
permet de classer les Hommes et de séparer les riches des pauvres. Les
frontières ne sont qu’un moyen pour les grandes puissances d’utiliser et de
maitriser les populations de la Terre afin de les mettre à leur service, au service
du capitalisme moderne. Des lignes imposées par ceux qui ont le pouvoir, pour
dominer les autres, pour les garder sous leur contrôle… A croire qu’ils ont
peur de nous. Bien sûr qu’ils ont peur, parce que nous sommes bien plus
nombreux qu’eux, et qu’il suffirait que nous en ayons conscience, que nous nous
organisions pour changer tout le cours des choses. Pour changer les intérêts
qui dirigent le monde et les rapports humains. »
Parmi nous, Marcel, un réfugié d’origine congolaise
et résidant au Maroc depuis des années, a témoigné ce soir-là d’un refoulement
dont il a été victime quelques années auparavant, à cette même frontière. Il a
été laissé dans le no man’s land pendant plusieurs jours alors que les deux
postes frontières le refusaient simultanément : le Maroc venait de le
refouler et la Mauritanie ne voulait pas l’accepter car il avait une carte de
réfugié (qui est censée le préserver du refoulement) ! Marcel est resté
plus d’une semaine dans cette zone hautement dangereuse, comme des dizaines
d’autres personnes chaque mois. La traversée de la frontière le lendemain matin
a été pour nous un moment d’indignation et de réflexion politique par rapport à
ce dispositif si violent et inhumain.
Une fois arrivés à Nouadhibou, nous avons été
accueillis par le père Jérôme dans le centre local de Caritas. Ce centre
s’occupe des migrants depuis 7 ans en leur procurant un logement d’urgence, des
formations de langues et d’alphabétisation, des formations professionnelles,
etc. Les migrants que nous avons pu rencontrer ce jour-là nous ont expliqué
qu’il n’était pas si compliqué pour eux de séjourner et de travailler en
Mauritanie et que les contrôles et les rafles étaient moins fréquents qu’au
Maroc.
Cependant Grégoire, un migrant camerounais
travaillant pour Caritas et qui a rejoint notre Caravane à ce niveau du
parcours, nous a expliqué une toute autre réalité, pas toujours connue par tous
les migrants. Il existe un centre de rétention à Nouadhibou dans lequel sont
enfermées des personnes arrêtées à la frontière, dans les villes ou dans les
eaux territoriales sillonnées par FRONTEX et par la guardia civile espagnole.
Les personnes arrêtées restent deux ou trois semaines dans le centre dans des
conditions très difficiles, puis sont refoulées à la frontière Sénégalaise, à
Rosso. Cependant, comme le Sénégal interdit l’expulsion de personnes non
sénégalaises, les autorités mauritaniennes mettent les refoulés dans des
barques pendant la nuit pour leur faire traverser de force et clandestinement
le fleuve jusqu’au Sénégal. De nouveau, l’émotion de notre équipée est
grande en remontant sur les traces de toutes ces victimes.
Après la rencontre de Nouadhibou, la Caravane a
repris sa route, direction Nouakchott ! En 6 heures de trajet, nous avons
fait l’objet de 8 contrôles policiers, signes d’une tension réellement palpable
dans le pays. Depuis Agadir et le Souss, nous n’avions traversé que les
territoires arides et impressionnants du Sahara, oxygénés malgré tout par la
vue de l’Océan que nous n’avons pas arrêté de longer. En Mauritanie, le désert
semble plus dur encore, n’épargnant ni les villes ni les campagnes et imposant
une couleur ocre monochrome à tout le paysage. Seuls les hommes et les femmes,
vêtus de tissus magnifiques et nous accueillants avec chaleur, ont amené douceur
et couleur à notre séjour Mauritanien.
Arrivés à Nouakchott le dimanche soir, nous avons pu
rencontrer l’Association Mauritanienne des Droits de l’Homme dès le lendemain
matin. Amadou Mbow et Moussa Habibou nous ont accueillis dans leurs locaux pour
une conférence de presse sur la Caravane, le temps d’échanger rapidement sur
les activités de l’AMDH et la réalité des migrations en Mauritanie. C’est
également à cette étape que nous avons accueilli 5 nouvelles personnes dans
notre Caravane : Monsieur Touré, qui deviendra rapidement le
« père » ou le « sage » de notre petit groupe, ainsi que 4
autres migrants résidant en Mauritanie. Leur arrivée a été pour toute la
Caravane l’occasion d’alimenter de nouveaux débats, de nouvelles réflexions
militantes.
L’association de Monsieur Touré, le Centre Guide,
propose une protection aux travailleurs migrants sous forme de formation, de
sensibilisations et d’un accès à la médiation et à la justice en cas de
problèmes. A travers son explication, on constate que les autorités
mauritaniennes ne posent pas encore trop de soucis quant au statut
administratif des migrants. En effet, les personnes en situation irrégulière
peuvent porter plainte et ont parfois gain de cause, notamment sur les
questions liées au travail. L’accès à la justice et le respect du droit des
travailleurs nous paraissent constituer les droits minimums pour toutes
personnes, quelque soit leur statut. Un minimum qui n’est malheureusement pas
respecté au Maroc ni par les pays de l’Union Européenne.
C’est sur ces discussions et les blagues de nos
nouveaux co-voyageurs déjà parfaitement intégrés que nous sommes repartis,
direction Sénégal ! La frontière entre la Mauritanie et le Sénégal est
constituée par le fleuve Sénégal qu’il nous faut traverser par un bac. Ce
passage est heureusement plus simple pour nous que la frontière marocaine et
c’est sans encombres que l’on arrive sur le sol Sénégalais, dans la ville
frontalière de Rosso. Nous avons une pensée cependant pour les migrants qui ont
dû traverser ce même fleuve, de nuit, contre leur volonté.
Le Sénégal nous apparaît très rapidement bien plus
doux que son grand voisin : l’eau du fleuve et de l’Océan apportent
fraîcheur et verdure. L’arrivée à Saint-Louis, ancienne capitale de l’Afrique
occidentale française, est l’occasion pour les 43 caravaniers que nous sommes
de nous poser quelques heures en profitant de la beauté et de l’ambiance
paisible de la ville. Cela a également été l’occasion de relire la charte tous
ensemble et de réfléchir aux propositions que nous souhaiterions apporter à
Gorée. Le voyage, les expériences partagées et l’esprit de groupe que nous
avions construits ont fait de cette réflexion un moment intense et
efficace ; nous étions fin prêt pour la rencontre mondiale !
« Réveil à St Louis en ce 1er
février, dans cette magnifique petite ville colorée. Petit déjeuner tous
ensemble sous le soleil sénégalais. Un air apaisant et reposant règne entre
nous, et plus qu’une solidarité une véritable amitié nous lie désormais. Ce
matin nous nous retrouvons autour d’une table pour discuter et débattre de la
situation des migrants en général et plus particulièrement de la Charte
mondiale, afin de donner la vision que nous, caravane du Maroc, nous en avons.
De nombreuses questions sont soulevées concernant l’identité, la liberté de
circulation, les traditions, la place de la religion, la notion de propriété,
le rapport à la terre… Un débat fructueux où toutes les barrières de la
timidité sont levées et où chacun ose prendre la parole au sein de cette grande
famille que nous sommes » (Marielle Roux).
La dernière route Saint-Louis – Dakar nous a révélé
un pays contrasté, coloré, accueillant et vivant où l’on peut boire des bières
et faire la fête, mais où, au même moment, les enfants talibés sont laissés à la
rue pour mendier. Les complexités de ce pays n’ont cessé d’augmenter au fil de
notre séjour sans que nous ayons trouvé toutes les clés ; il faudrait
sûrement une vie pour comprendre… Une discussion générale et enflammée sur les
liens hommes – femmes en Afrique a animé nos dernières heures de bus et
l’entrée dans Dakar, finissant de nous démontrer, s’il le fallait encore, la
complexité des êtres humains.
Enfin, l’arrivée à Dakar dans la nuit, le dernier
campement de fortune puis le bateau le lendemain matin, nous étions arrivés à
Gorée : 4000 km, 5 jours de voyage, de la fatigue, des réflexions
militantes, des projets et des souvenirs pour toute la vie.
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