La rencontre internationale pour la Charte Mondiale des Migrants
Article écrit par Sarah Duplat et Sarah Klingeberg
« L'Histoire et en marche et pour une fois, les défenseurs des
migrants et les représentants des organisations de soutien viendront
a Gorée et écouteront les principaux concernés dire au monde qu'ils
veulent que l'arbitraire cesse, qu'ils veulent que la discrimination cesse,
qu'ils veulent que la Hogra cesse et qu'ils veulent travailler la main dans la
main avec toutes et tous mais dans le respect de l'autonomie
et de l’indépendance des personnes en migration. Les
migrantes et migrants y compris les personnes déplacées et les réfugiés diront
a tous qu'elles sont les seules personnes expertes de leur situation et que
rien pour les migrants sans les migrants.
Plusieurs dizaines de migrants venant d'Afrique, d'Europe, des Amériques et
d'Asie se sont mis en route, ils défient les barrages mis sur leurs routes
et s'affrontent à l'arbitraire ,à la corruption des gardes frontières et
se sentent renforcées dans leurs convictions de détruire les murs physiques et
les mentalités rigides qui gouvernent notre planète et
crient a l'unisson; LAISSEZ PASSER, LAISSEZ CIRCULER, LAISSEZ VIVRE. C'est
le chant qui sera entonner sur l'île martyr de Gorée,
île symbole de la confiscation de la liberté de milliers de personnes
dont les descendants reviendront aux racines pour contribuer a l'adoption de la
charte mondiale des migrants »[1]
La coordination internationale de la CMM a décidé
d’organiser une convergence des migrants au niveau mondial vers l’ile de Gorée
au Sénégal en février 2011, en marge du FSM, pour l’approbation finale de la
Charte. Le
choix de l’île de Gorée est apparu comme une évidence. Lieu historique, lourd
de sens et de symbole, Gorée fut le lieu de départ de la traite négrière, à
destination notamment des Etats-Unis. « Gorée 2011 : le retour vers
l’Humanité » modifiera peut être durablement dans l’Histoire, l’image
attachée à cette île. Symbole de l’esclavage elle sera peut être demain symbole
d’une nouvelle ère, celle de l’égalité des Hommes, sans aucune barrière ni de
frontière ni de nationalité. Gorée était la porte de la migration contrainte
pour les esclaves. Elle sera demain celle de la libre migration pour tous.
L’Assemblée Mondiale des Migrants
L’Assemblée Mondiale des Migrants[2]
a eu lieu sur l’île de Gorée (Sénégal) quelques jours avant le Forum Social
Mondial (3 et 4 février 2011) afin d’adopter, après deux jours de discussions
réunissant des migrants du monde entier, le texte final de la Charte Mondiale
des Migrants (CMM). Cela a permis sa promotion et sa diffusion au sein du Forum
Social Mondial de Dakar, du 6 au 11 février 2011.
L’île de Gorée est un lieu symbolique et chargé d’histoire. Ce lieu où
on a enlevé toute humanité aux personnes en les enchaînant et les enfermant
dans des cales de bateaux afin de les envoyer comme esclaves vers l’Amérique ou
ailleurs, a été perçu comme le lieu le plus approprié pour organiser un retour
vers l’humanité auparavant confisqué.
La rencontre de centaines des migrants du monde entier, issus des
assemblées locales à l’échelle mondiale, a eu pour objectif non seulement
d’adopte la Charte Mondiale des Migrants mais aussi de réfléchir aux
perspectives que veulent donner les participants à ce processus. Cette
réflexion a porté sur des mécanismes et des protocoles de fonctionnement
permettant la promotion de la Charte et par conséquent la participation des
migrants à l’émergence d’un nouveau monde pluriel, solidaire et responsable.
L’inauguration de l’Assemblée s’est déroulée l’après-midi du 2 février
en présence de l’adjointe et du premier conseillé, Monsieur Sow, du Maire de
Gorée ainsi que du représentant de la coordination internationale de la CMM, Jelloul Ben Hamida.
Les travaux ont commencé le 3 février au matin avec une introduction de
Jelloul Ben Hamida sur l’historique du processus de la Charte et une réflexion
sur les difficultés auxquelles le comité international a du faire
face pendant le processus de consultation et de conception :
- La
forme participative et le fonctionnement en réseau, sans aucune hiérarchie
décisionnelle, ont posé de vraies difficultés mais également des expériences
riches ;
- La
réaction des associations de migrants, surtout en Europe, qui n’acceptaient pas
de ne pas avoir le contrôle de la Charte, de ne pas pouvoir en dicter le
contenu. Il a fallu convaincre les migrants de participer en leur nom propre et
de sortir des structures existantes ;
- De
même pour les associations de solidarité envers les migrants. Elles ont le
droit de travailler dans ce domaine mais ont trop souvent tendance à mettre les
gens sous tutelle sous prétexte de financements.
Ces difficultés sont inhérentes
au processus même de la Charte qui, part son coté participatif et innovant,
nécessite un véritable changement de pratiques et de mentalités qui ne peut se
faire que dans la durée. L’idée d’une élaboration collective à travers un
fonctionnement participatif a été le défi majeur de la Charte et restera
central lors de la phase de la promotion de la Charte et de son appropriation
part le plus grand nombre possible de migrants.
Après la présentation de
Jelloul Ben Hamida, l’Assemblée s’est penchée sur l’amendement du texte proprement dit. De
nouveau, la méthodologie était un vrai laboratoire : la proposition de la
coordination de faire une écriture collective de la Charte a d’abord été très
critiqué par l’Assemblée même. La majorité des participants ont voulu proposer
la mise en place d’une commission de rédaction en restant dans une démarche de
délégation et de représentation. De même pour les décisions, la méthodologie
proposée d’une démarche par consensus a été très critiquée par rapport à une
démarche plus classique de vote. Après un débat intense, l’Assemblée a décidé
d’adopter la démarche proposée par la coordination International. Cette
méthode, si elle a montré certaines difficultés et limites, a eu le mérite de
se démarquer des assemblées institutionnelles classiques et de tendre vers une
concertation plus juste et transparente.
Après une première lecture
de la Charte, à partir du Préambule, trois points de contenu ont fait l’objet
de débats et de prises de positions au cours de cette première journée :
la définition de migrant, la référence aux conventions internationales et
l’utilisation des termes « race » et « ethnie ».
La participation aux
discussions et à la rédaction collective de la Charte était réservée aux
migrants en tant qu’individus et par en tant que représentant d’association.
Ces critères ont été très critiqués par les participants à l’Assemblée. La
définition utilisée par la coordination internationale et sur la base de
laquelle a été faite la sélection entre migrant/participant et non
migrant/observateur, était « tout individu qui a eu à se déplacer au moins
une fois dans sa vie pour n’importe quelle raison ». Face à cela,
l’Assemblée a fait différentes propositions parmi lesquelles :
- « un
migrant peut être définît come toute personne ayant quitte son pays natal, par
nécessite ou par libre choix, pour entreprendre un parcours de vie dans un
nouveau contexte. Actuellement, suite aux transformations sociales, nous sommes
tous potentiels migrants » (proposition portée par les migrants italiens).
« Puisque nous somme tous des potentiels migrants, n’est pas possible y
donner une définition » ;
- « Migrant
est toute personne que, volontairement ou involontairement se trouve à se
déplacer, de son lieu d’origine à en autre lieu d’accueil pour s’y installer de
façon temporaire ou permanente » ;
- « Puisque
toutes les définitions seront toujours partielles et paternalistes (qui somme
nous pour définir qui est un migrant) », un participant a proposé la
définition suivante : « Migrant est toute personne qui se
défini/considère telle » ;
- Une
autre piste de réflexion a été lancée : « le migrant représente le
monde. C’est celui qui a le corps et l’esprit entre deux espace »
Au-delà du
débat autour de la définition du terme migrant, une autre critique portée à la
Charte concernait l’image des migrants qu’elle véhiculait : trop d’accents
étaient donnés aux difficultés vécues par les migrants venant du
« Sud » en réduisant ainsi la diversité des migrations mondiales à ces
derniers. Finalement, plutôt que d’écrire une définition dans la Charte,
l’Assemblée s’est mise d’accord pour décrire la situation des migrants présents
à Gorée, en laissant la porte ouverte à l’appropriation de la Charte par
d’autres personnes en migration qui ne rentreraient pas dans cette
catégorie : « […] Pour cela, nous, personnes migrantes qui
avons quitté notre région ou pays, sous la contrainte ou de notre plein gré et
vivons de façon permanente ou temporaire dans une autre partie du monde,
réunies les 3 et 4 février 2011 sur l’Ile de Gorée au Sénégal, proclamons
[…] ».
De même,
selon l’Assemblée, cette vision réductrice véhiculée au début par la synthèse
de la Charte, portait aussi sur une image plutôt négative de la migration :
-
« Le préambule est trop
focalisé sur la partie négative de la migration. Il faut dépasser cette vision
et imaginer une autre façon de concevoir cette Charte : plus d’émotions
positives sur la migration » ;
-
« Il faut écrire cette face
du désir d’ailleurs, l’émotion positive qui fait la force des migrants ».
-
Deux migrants en provenance du Maroc ont proposé d’ajouter dans le
Préambule ce qui suit : « On constate que dans la population migrante
existe une différence de traitement selon la provenance et le lieu
d’installation de la personne migrante. Ceux qui se déplacent des pays pauvres vers les pays riches sont
considérés par ces derniers (pays riches)
comme des indésirés et ils font
l’objet de politiques discriminatoires visant à leur empêcher la libre
circulation et l’expression des droits qui leurs sont reconnus par le nombreux
textes internationaux et qui ont même des fois une valeur contraignante ».
Les intervenants se demandent si « faut il commencer à éduquer les
consciences. C’est à dire qu’on arrête de voir l’image conçue par notre subconscient
quant on parle de migrant et qui renvoi vers la couleur ou/et la situation
sociale. Ce qui veut tout simplement dire dissocier le mot migrant de la colleur ou de la situation socio-économique. Et si on
arrive à un consensus sur le concept de migrant,
on réussira forcement à établir une Charte Mondiale des Migrants et non une
Charte Mondiale sur une catégorie de migrants,
telle on le constate durant cette assemblée ».
Pour cela,
l’Assemblée a décidé d’ajouter dans le Préambule de la CMM le paragraphe
suivant : « Les
politiques sécuritaires mises en place par les États Nations font croire que
les migrations sont un problème et une menace alors qu’elles constituent depuis
toujours un fait historique naturel, complexe, certes, mais qui loin d’être une
calamité pour les pays de résidence, constituent un apport économique, social
et culturel inestimable » (proposition portée par les migrants marocains).
La réflexion sur la
référence aux conventions internationales a permis de reposer ensemble les
objectifs de la Charte et sa nature particulière. Après discussions,
l’Assemblée a décidé d’adhérer à l’idée que le texte devait se démarquer de
toute loi ou convention existante. « La Charte doit aller au-delà de se
que disent les juristes et les diplomates qui mobilisent des logiques de
pouvoir liés aux Etats Nations » ; « elle doit relever de la
souveraineté de chaque individu migrant pour constituer un message et une
lumière pour l’humanité ». D’autres pistes de réflexion ont étés amenées :
- « Pas
de référence aux conventions internationales puisque nous ne sommes pas en lien
avec les institutions et les Etats » ;
- « Les
conventions ne sont pas respectées donc la référence à celles-ci n’est pas
nécessaire » ;
- « Les
conventions sont le fruit de politiques des Etats. Ca ne nous concerne
pas ; ce sont des conventions obsolètes » ;
- « Nous
n’avons pas envie d’une Charte qui soit une émanation de conventions
internationales, elle doit être une Charte à nous, à nous migrants ! Une
Charte qui soit un message pour l’humanité » ;
- « Les
textes internationaux sont comme les photos des parents morts que l’on accroche
au mur des salles de séjour. Nous
voulons une Charte qui ne soit pas attribuée comme un cadeau. Nous voulons
qu’elle naisse de nôtre propre souveraineté » ;
- « Une
charte idéale, c’est celle qui exprime le cri du cœur que chaque migrants a en
son fors intérieur ».
Deux
principes fondamentaux proclamés dans la Charte dépassent les textes émanant
des Etats : toute personne doit pouvoir se déplacer et le droit à la
citoyenneté doit être basé sur la résidence et non sur la naissance. Après de
nombreux débats, l’Assemblée a décidé de faire référence aux conventions
existantes tout en montrant d’emblée leur caractère limité, non suffisant et
non appliqué : « […] Ils sont également privés de leurs droits à la paix ainsi que de
leurs droits économiques, sociaux, culturels, civiques et politiques pourtant
garantis par différentes conventions internationales. […] ».
Au niveau de la forme, certains participants ont proposé
de retenir la construction de la Déclaration Universelle des droits de l’Homme
en numérotant les paragraphes de la Charte, ce qui permettrait également de
rendre plus facile la référence aux différents principes énoncés. Cette
proposition n’a pas été retenue par l’Assemblée qui a affirmer l’importance de
prendre la Charte dans sa totalité et pas article par article.
Le dernier
point du débat concernait l’utilisation des termes « ethnie » et
« race ». L’Assemblée a retenu « qu’il n’y a qu’une seule
race sur terre, l’être humain », et que « l’ethnie est un concept
inventé par les colonialistes ». Dans ce sens, et pour rappeler les
atrocités et discriminations portées à certains groupes dans l’histoire de
l’humanité et à propos desquelles l’ile de Gorée est un lieu symbolique,
l’Assemblée a retenu de faire référence dans le préambule de la Charte au
colonialisme et à l’impérialisme : « Ces politiques sont imposées par des systèmes
conservateurs et hégémoniques, qui cherchent à maintenir leurs privilèges en
exploitant la force de travail, physique et intellectuelle des migrants. Pour
cela, ils utilisent les prérogatives exorbitantes permises par la puissance
arbitraire de l’État Nation et du système mondial de domination hérité de la
colonisation et de la déportation. Ce système est à la fois caduque, obsolète
et génère des crimes contre l’humanité. C’est la raison pour laquelle il doit
être aboli ».
La discussion sur les modifications à faire dans le
Préambule s’est terminée avec la proposition d’ajouter tout au long de la
Charte la question du « genre ». Au niveau du préambule, l’Assemblée
a retenu d’ajouter cette catégorie dans son premier paragraphe :
« Les personnes migrantes sont les cibles de politiques injustes.
Celles-ci, au détriment des droits universellement reconnus à chaque personne
humaine, font s’opposer les êtres humains, les uns aux autres en utilisant des
stratégies discriminatoires, fondées sur la préférence nationale,
l’appartenance ethnique, religieuse ou de genre ».
Dans la continuité du débat sur le « genre »,
il a été proposé de prendre en compte aussi la question de
l’ « orientation sexuelle » : « Je suis conscient que
la phrase ‘quelque soit le statut de la
personne humaine’ peut comprendre ma proposition, mais néanmoins, je pense
qu’il serait bien de le spécifier ». Après un intense échange d’idées,
l’Assemblée a considéré cette question comme déjà incluse dans le concept de
« genre ».
Une fois approuvé le Préambule et clarifiés les grands
concepts et objectifs de la Charte, l’Assemblée a pu procéder à un amendement
et une approbation de celle-ci paragraphe par paragraphe.
[1]
Pour plus d’informations sur l’Assemblée Mondiale des Migrants à Gorée :
-
Interview radio Sarah Klingeberg, Sarah Duplat
et Fabien Didier Yene : "Rendez-vous à Gorée" revient sur
l’élaboration de la charte mondiale des migrants lors du forum social mondial
2011: http://www.mediascitoyens.org/Rendez-vous-a-Goree.html
-
Radio Campus Paris :
http://www.radiocampusparis.org/societe/laredaction/dakar-forum-social-mondial/
[2]
Texte écrit par Hicham Rachidi en occasion de la rencontre de Gorée.

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